La danse à Mayotte

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La danse à Mayotte - Vivre Mayotte Magazine

 Si  les danses traditionnelles sont légion sur l'île aux parfums, peu de Mahorais choisissent de se professionnaliser dans cet art.

Seul le danseur et chorégraphe Jeff Ridjali a su utiliser la richesse chorégraphique de son île pour créer Le Ballet de Mayotte en 2004, unique compagnie de danse professionnelle du territoire. Etat des lieux d'un art essentiel du patrimoine immatériel mahorais, pourtant encore à ce jour peu mis en valeur par les politiques locales.


 

La danse est la forme d'art la plus présente sur l'île hippocampe et représente une large part de son patrimoine immatériel. Debaa, wadaha, chigoma ou encore daïra, ne sont que quelques exemples des multiples danses traditionnelles qui se pratiquent sur le territoire, aussi bien par les hommes que par les femmes. Ces danses, pour la plupart d'origine bantoue et teintées d'éléments issus de la tradition arabo-musulmane, sont souvent pratiquées à l'occasion d'évènements festifs comme les mariages, ou lors des nombreuses cérémonies religieuses pratiquées sur l'île. Or, si les Mahorais baignent pour la plupart dans ces danses et chants traditionnels depuis leur enfance, peu d'entre eux ont l'idée de mettre à profit cette grande richesse culturelle au sein d'une activité professionnelle…

 

 

Les Enfants de Mabawa et Hip hop Evolution

Les danseurs et danseuses mahorais se regroupent en général en associations de village, dont certaines sont très actives. D'autres associations sont davantage destinées aux jeunes et tentent de leur transmettre ce patrimoine traditionnel, en danger depuis l'occidentalisation galopante de la société mahoraise. C'est le cas par exemple de l'association Les Enfants de Mabawa, basée à Kani-Kéli, qui met en scène avec les jeunes du sud de l'île des spectacles mêlant danses traditionnelles et théâtre. Créée en 1998 par Soulaïmana Bassoiri, cette association a rapidement pris de l'ampleur et connaît désormais un grand succès sur l'ensemble du territoire. Les premiers "enfants de Mabawa" ont eu la chance d'être formés à leurs débuts par le dramaturge mahorais Alain Kamal-Martial, qui les a initiés aux arts de la scène. Deux ans plus tard, la troupe a été capable de voler de ses propres ailes en produisant elle-même ses textes et sa mise en scène.

L'association Hip Hop Evolution exploite quant à elle un autre créneau, celui de la danse urbaine, qui rencontre un succès croissant sur l'île. "La danse plutôt que les poings" étant sa devise, cette association, présidée par le break-dancer Abdallah  Haribou, organise chaque année les Battle of The Year (BOTY) Mayotte, performance typique de la danse hip hop consistant à s'affronter au sein de duels dansés. L'ambition de cette association est de canaliser la violence de la jeunesse mahoraise contemporaine vers un processus de création plutôt que de destruction. Hip hop Evolution tente également de les initier à la danse contemporaine afin de les faire sortir des seules "battle" pour les amener progressivement vers quelque chose de plus abouti artistiquement. Pour cela, elle fait régulièrement venir des chorégraphes de métropole ou de La Réunion pour "coacher" les jeunes danseurs mahorais.

 

 

Jeff Ridjali, pionnier de la danse contemporaine à Mayotte

Si ces deux associations font un travail formidable avec les jeunes et tentent d'en amener certains sur le chemin de la professionnalisation, elles restent des structures de formations et non des compagnies de danse professionnelles. Le seul à avoir introduit la danse à un niveau professionnel sur l'île au lagon est le danseur et chorégraphe Jeff Ridjali. Originaire de Tsingoni, il quitte l'île en 1985 pour suivre des cours au conservatoire de danse contemporaine de Paris, puis à la prestigieuse Alvin Ailey School de New-york. Il étudie ensuite à l’ENSM de Marseille où il découvre le répertoire de Jiri Kilian, Karin Waener, Michel Kéléménis…En 2003, il décide de revenir sur son île d'origine pour créer avec sa compagne Isabelle Camatte, danseuse et chorégraphe également, le Ballet de Mayotte, la première compagnie de danse contemporaine de l'île au lagon et, à ce jour, encore la seule. Son projet de développement chorégraphique de l'île s'articule en quatre axes : recherche et création, formation et transmission, éducation artistique et sensibilisation, ouverture et coopération.

Isabelle Camatte étant désormais partie poursuivre sa recherche chorégraphique sur l'île de La Réunion, c'est seul que le danseur poursuit son travail artistique à Mayotte. Il oriente son travail autour de la recherche sur le patrimoine chorégraphique et musical local et de l'élaboration d'un langage chorégraphique qui l'intègre et le prolonge dans des formes contemporaines. Il initie et met en œuvre des actions de sensibilisation et de formation pour des publics diversifiés, et développe un programme de formation professionnelle des danseurs. Avec la création des Rencontres régionales de la danse contemporaine, plus connues sous le nom de festival Maore danse, qui se déroulent environ tous les deux ans, il contribue à la structuration de la danse dans la zone océan Indien. La compagnie Jeff Ridjali bénéficie, depuis 2007, du soutien du Ministère de la Culture et est conventionnée par la direction régionale des affaires culturelles de Mayotte et le conseil départemental.

 

Une écriture chorégraphique inspirée de la tradition mahoraise

Jeff Ridjali s'inspire énormément de son identité mahoraise dans son écriture chorégraphique : "Mes phrases dansées s'inspirent de l'esthétisme de la calligraphie arabe et de la spiritualité soufie dont est issue la culture mahoraise", affirme-t-il. "La pratique de la psalmodie m'inspire également dans mes créations. La danse est d'ailleurs pour moi une véritable pratique spirituelle qui permet d'accéder à son Moi intérieur en libérant le corps de ses entraves", ajoute-t-il. Afin d'orienter ses recherches chorégraphiques vers une réinvention des danses mahoraises, il a créé "Territoire", un dispositif d'actions qu'il poursuit depuis plusieurs années et qui lui permet de mener des recherches et des actions sur les différentes danses de Mayotte. "Ce projet a pour but de contribuer à faire vivre la culture mahoraise et à la démocratiser pour faire évoluer les mentalités", déclare le danseur. Dans le cadre de ce projet, le chorégraphe a déjà créé un solo qu'il a présenté pour la première fois au public lors du Maore Danse 2014 et qu'il a également joué en 2015 lors du festival rémois Hors les Murs.

Porteuse de l'identité mahoraise, l'écriture chorégraphique de Jeff Ridjali séduit particulièrement les compagnies de danse métropolitaines, en quête d'originalité et d'un exotisme susceptible d'enrichir l'univers de la danse contemporaine actuelle. L'île au lagon, par la luxuriance de ses écritures dansées, est capable de leur offrir cette nouveauté dont elles ont soif. Passionné par cette richesse venue d'outre-mer, le Laboratoire Chorégraphique de Reims a ainsi aidé Jeff Ridjali et la compagnie rémoise En Lacets, composée de Maud Marquet et Damien Guillemin, à réaliser leur création collective. Intitulée Kaaro ("le pas, la voûte"), celle-ci a été jouée plusieurs fois en métropole et notamment en juillet 2016 au festival Off d'Avignon.

 

 

Sublimer la richesse chorégraphique de l'île

Selon Jeff Ridjali, la réinvention des danses traditionnelles mahoraises par la danse contemporaine pourrait amener les Mahorais à mieux appréhender leur propre culture. "Pour le moment, la plupart des Mahorais pratiquent les danses traditionnelles sans en comprendre la signification, ce qui est dommage. La danse contemporaine peut leur permettre de comprendre l’origine historique de leur danse et d’en saisir ainsi la signification profonde", explique-t-il.  

Le danseur déplore que le patrimoine immatériel de Mayotte, à savoir la danse, la musique et le chant, ne soit pas suffisamment mis en valeur par les politiques locales. Or, c'est à son avis ce qui fait toute la richesse de l'île aux parfums. "Il est indispensable de créer des structures permettant de préserver et de développer ce patrimoine", affirme-t-il. "C'est lui qui pourra peut-être un jour sauver notre île de la délinquance où elle s'enfonce de jour en jour. Les jeunes Mahorais sont véritablement doués en danse. Il faut que les politiques créent les dispositifs nécessaires au développement de cet énorme potentiel", conclut-il.

Un point de vue partagé par Hip hop Evolution, même si cette association a décidé d'œuvrer davantage dans le domaine de la danse urbaine qui attire aujourd'hui davantage la jeunesse mahoraise imprégnée de culture moderne populaire. Ce qui ne l'empêche pas de les initier également à la danse contemporaine qui, pour elle, en est le prolongement artistique évident.

 

Nora Godeau

Publié par Vivre Mayotte

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